Le soir du troisième jour de la mort de Jésus

À la messe que l’on célèbre le soir du jour de Pâques, la liturgie propose la lecture de la première partie du récit de Saint Luc sur deux
disciples de Jésus (Luc 24,13-32), qui se rendaient de Jérusalem à Emmaüs, c’est-à-dire de la ville de leurs espoirs déçus au lieu du quotidien de leur existence tissée des tristesses, des lassitudes, des regrets et des désarrois. Luc situe cette scène au soir du troisième jour après la mort de Jésus, alors même que le matin de ce jour des femmes disent avoir trouvé le vide de tombeau et que les disciples sont décontenancés par des « sornettes » concernant sa résurrection

Sur leur route de désespoir, mêlant ses pas aux leurs, comme en un simple intrus de voyage, Jésus s’est approché de ces deux disciples éplorés. Ce compagnon inattendu de la route vint à leur révéler une parole bien précieuse. En effet, en les questionnant sur le sujet qui les taraude, à savoir les souffrances et la mort de Jésus, il leur fournit, à partir des Écritures, une interprétation des souffrances du Messie qui « réchauffe » leurs coeurs. Un tel exégète, à la parole réconfortante et consolante, se fait prier par ses
interlocuteurs de demeurer avec eux. C’est en mangeant le repas qui lui est offert selon la manière qui rappelle la dernière Cène que cet « hôte » est enfin reconnu par ses deux convives, alors même qu’il disparaît à leurs yeux.

L’évangile de ce troisième dimanche de Pâques est donc la suite et la fin de ce récit lucanien de ces disciples d’Emmaüs (Luc 24, 33-53). Ceux-ci retournent vite à Jérusalem pour annoncer aux Onze que le Seigneur (on a dit déjà qu’il n’est plus parmi les morts, qu’il est vivant, qu’il est ressuscité) a été « reconnu » (egnôthè) par eux à la fraction du pain. De leur côté, les Onze témoignent que ce même Seigneur « a été vu » (ôphthè) par Simon. Tous proclament unanimement que le Seigneur est « vraiment réveillé ».

Dans cette proclamation unanime et communautaire du Christ ressuscité par les « Onze » et les disciples d’Emmaüs, Luc écrit dans cet
épisode, que le Seigneur vient réaliser sa présence au milieu d’eux. Il ne s’agit pas d’une présence d’un Jésus créée par une illusion hallucinatoire dont les disciples seraient victimes. Luc est formel : celui qui se tint au milieu d’eux n’est pas un esprit qu’ils penseraient voir, mais c’est le crucifié d’avant-hier devenu le ressuscité d’aujourd’hui. D’où, dans l’écriture de Luc, cette abondance des détails réalistes sur les aspects corporels du ressuscité (les mains, les pieds labourés des cicatrices, la bouche et l’estomac qui reçoivent de la nourriture).

Mais prenons garde de comprendre la résurrection de Jésus comme le simple retour de son « cadavre » à la vie biologique. Ce double fait interdit cette idée : d’une part, le ressuscité vient se tenir brusquement là au milieu de ses disciples en échappant aux limites spatio-temporelles de la corporéité et d’autre part, il n’est pas « immédiatement » reconnu par ses disciples, malgré sa corporéité sur laquelle Luc insiste tant. Il y a donc ici un indice de l’identité du Ressuscité avec le crucifié et de l’altérité du Seigneur ressuscité. Cette altérité du Ressuscité équivaut à une nouvelle essence singulière et mystérieuse d’ordre divin (son entrée dans la gloire). Si l’être nouveau du ressuscité ne se laisse « voir » qu’extérieurement, il n’inspirerait que « la terreur » mais, reconnu intérieurement, il est source de paix et de joie. Le mystère de la résurrection du Christ, pleinement cru, devient alors la clé d’intelligence des Écritures et la source du kérygme christologique, c’est-à-dire la proclamation à toutes les nations que la conversion des péchés s’obtient dans le nom du Ressuscité. Tel est le suprême témoignage qui doit être rendu au Christ Ressuscité.

Dans notre foi, nous reconnaissons déjà invisible le Christ Ressuscité à chaque eucharistie où il nous offre la permanence de sa présence. Mais il nous faut chaque jour accueillir visiblement ce Ressuscité comme le compagnon de nos routes de vie. Laissons nos coeurs se réjouir de sa parole. La présence du Ressuscité avec nous, dont l’eucharistie est le gage, deviendra au soir du pèlerinage terrestre, notre présence en lui pour l’éternité.

Père Justin ZITISA