« Qui perd sa vie la sauvera »

Voici une expression étrange de l’Évangile. Que signifie : « perdre sa vie » ? Le contexte de l’Évangile selon saint Luc nous permet d’y répondre.

Jésus, à l’étiage de son ministère, après avoir envoyé ses disciples, nourri la foule avec cinq pains et deux poissons, s’apprête à monter à Jérusalem. Dans sa propre expérience – car il fallait qu’il l’éprouvât lui-même, il a connu l’impossibilité du salut de l’homme. C’est-à-dire de sa rédemption d’une part, et de son exhaussement jusqu’à Dieu d’autre part. Car le salut ne consiste pas seulement en un sauvetage. Il inclut, en lui, un aspect d’élévation au-dessus de la condition humaine dans sa constitution actuelle. Le salut inclut la divinisation.

Jésus sait, désormais, que le salut de l’homme passe par sa perte. Qu’il faudra qu’il engloutisse la mort dans sa mort, qu’il ressuscite en la nouveauté de son être spirituel, pour faire paraître l’homme nouveau.

Est-ce une stratégie ? Plutôt une nécessité, en face de laquelle se tient Jésus, au terme d’un itinéraire heuristique qui le conduit à accepter d’être le Messie d’Israël. Un Messie non pas politique ou religieux, deux tentations présentes à toute la tradition judéo-chrétienne. Un Messie crucifié, perdu.

Perdre sa vie, c’est équivalemment la remettre à Dieu qui juge avec justice. C’est se démettre d’une possession exclusive pour la déposer entre les mains du plus grand que nous, notre créateur, commencement et fin de toutes choses, alpha et omega de notre humanité.

Perdre sa vie est une manière de mettre en évidence le poids de la grâce dans notre existence. La grâce qui enlève à notre existence sa pesanteur et la place entre les mains de Dieu. Mains généreuses, mains protectrices, mains qui bénissent.

Perdre sa vie, c’est au fond préférer Dieu à toute assurance.

La vie chrétienne nous en offre mille exemples.

La prière en représente sans doute une expérience irremplaçable. Chaque chrétien sait bien qu’il doit faire tout ce qu’il peut, mais que le résultat final dépend de Dieu : cette conscience le soutient dans l’effort de chaque jour, spécialement dans les situations difficiles. On prête à saint Ignace de Loyola ce propos qui résume assez bien cette disposition intérieure fondamentale : « Agis comme si tout dépendait de toi. Prie comme si tout dépendait de Dieu. »

Perdre sa vie en Dieu, c’est donc la sauver.

Ayons assez de simplicité pour la lui remettre.

Prions-le comme un Père qui sait ce qu’il faut à ses enfants, quand même eux l’ignoreraient.

Père Jacques OLLIER