« Que votre coeur ne se trouble pas »

Le cœur des Apôtres pouvait bien se troubler à la perspective de perdre celui qu’ils aimaient et auquel ils s’étaient attachés. Aussi Jésus leur livre-t-il son testament au cours d’un repas d’adieu. Ce testament spirituel correspond à un genre littéraire bien attesté dans la Bible, la littérature intertestamentaire et le monde antique en général. On entoure de vénération les dernières paroles de quelqu’un qui meurt. Une antique croyance très répandue conférait aux mourants une mystérieuse clairvoyance.

Dans la Bible on trouve un certain nombre d’attestations de ce genre littéraire : par exemple le discours d’adieu du patriarche Jacob en Genèse. Dans le Deutéronome : « au moment de passer de ce monde vers son Dieu », voici les paroles que Moïse adressa aux enfants d’Israël. (Deutéronome 33). On rencontre encore celui de Josué (Josué 23-24), ou de David (1 Rois 2,1-9).

Dans le Nouveau Testament, il s’en trouve aussi, tel le discours de Paul à Milet.

Dans le Judaïsme ce genre littéraire eut un grand succès : Les Jubilés, par exemple, mettent dans la bouche des grands personnages de la Genèse un discours d’adieu : Noé ; Abraham ; Isaac ; Jacob … On y trouve des recommandations semblables à Jean 14-16 :
« Ne soyez pas effrayés… », « deux esprits s’occupent de l’homme, celui de vérité et celui de l’ignorance » (Juda XX,1), « Prenez garde à Satan, approchez-vous de l’ange qui intercède pour vous, c’est un médiateur entre Dieu et les hommes » (Dn VI, 1-2), « Aimez-vous les uns les autres » (Jos XVII, 2-3) – Annonce d’épreuves : Nepht IV, 3-4.

Les questions que posent les disciples de Jésus représentent, quant à elles, une originalité propre à l’Évangile selon saint Jean.

Les trois discours dévoilent le développement historique de l’Église : Le chapitre 14 présente le risque de découragement des disciples provoqué par le départ de Jésus et le retard de sa venue. Le chapitre 15 suppose une rupture consommée entre les disciples et le judaïsme rabbinique ; il faut demeurer dans l’amour pour résister à la persécution. Le chapitre 16 traite de la haine du monde pour les disciples.

Nous entendrons au cours des prochains dimanches des extraits de ce testament. Jésus nous invite à l’espérance, parce qu’il demeure auprès de nous, tout en nous entraînant vers le Père. Cette double appartenance au monde d’ici-bas et au monde qui vient est la caractéristique des chrétiens qui les fait agir pour que ce monde-ci soit plus juste, tout en espérant le royaume où règne toute justice. Cette double appartenance les tend vers l’organisation de ce monde : organisation économique, politique, sociale… et les oriente vers la cité sainte, la sainte Jérusalem où Dieu est tout en tous. De cette double orientation, le chrétien tire son énergie, son génie et sa foi.

Son énergie parce qu’il participe à la tâche que Jésus a reçu de son Père. Ainsi est-il dit des disciples qu’ils feront des choses plus grandes encore que celles réalisées par le Christ.

Son génie, parce que la Révélation de Dieu dans le Christ ouvre les yeux sur la totalité de l’histoire, de l’humanité et de sa vocation à entrer dans l’Alliance avec Dieu, c’est-à-dire ce pourquoi Dieu a créé le monde.

Sa foi, parce que Celui qui part et aussi Celui qui vient à nous et nous fait demeurer en Dieu. Croire, ce n’est pas avoir un vague espoir, mais être fondé sur ce que l’on possède déjà aujourd’hui, pour l’obtenir en totalité demain : « La foi est l’hypostase de l’espérance, la certitude des réalités invisibles » (Épître aux Hébreux, 11, 1).

Père Jacques OLLIER