Que je voie !

Telle est la supplique de l’aveugle, appelé par Jésus dans l’Évangile de ce jour. L’épisode se situe à Jéricho. Il fait partie d’une des étapes du chemin de Jésus vers Jérusalem, le lieu de son supplice, le lieu de son relèvement, le lieu où tout se tient et se résout en lui.

Nous avons, au cours des dimanches précédents, franchi d’autres étapes : la reconnaissance de Jésus comme Christ, Messie, c’est-à-dire aimé de Dieu, ou pour être plus exact, agréable à Dieu. Le Messie fait la volonté de Dieu en tout point. Nous avons aussi passé l’étape nécessaire à la reconnaissance de la condition souffrante du Messie (dimanche dernier : « le Fils de l’homme est venu pour donner sa vie en rançon pour la multitude »).

Quelle étape franchissons-nous aujourd’hui ? Celle d’une guérison. Précisément de la guérison de notre regard. Je vous disais dimanche dernier que le Christ a révolutionné le regard porté sur le monde, sur la terre, l’enfant, la femme, le pauvre, le malade… Il veut aujourd’hui nous guérir d’une certaine cécité. Laquelle ?

Ne sommes-nous pas aveugles, ou aveuglés dans une société post-moderne, fascinée par la technologie qui devient de plus en plus un auxiliaire de l’humanité, jusqu’à, peut-être, en devenir demain partie, ne sommes-nous pas aveugles ou aveuglés devant le mystère de l’homme, en sa fragilité, en sa limitation, en sa faiblesse ? Ne rêvons-nous pas, comme d’autres l’ont fait jadis, d’un humain tout-puissant qui aurait droit et pouvoir sur lui-même, sur sa vie, sur sa mort, sur sa filiation, sur son corps, son âme, son esprit… Tout est mien !

A ce train-là, que devient la croix du Christ ? Faudra-t-il dire, comme un certain nombre de mes interlocuteurs athées ou agnostiques : « ton Christ sanglant, pendu sur la croix, n’est pas engageant… » ?

Ne devons-nous pas être guéris pour voir, pour regarder la croix, comme le lieu où l’humanité en sa faiblesse, en sa limite, en ce qu’elle est voulue comme telle par Dieu, est assumée par le Christ ? Le lieu où dans sa faiblesse, sa limite, le pardon donné est plus grand que l’offense, l’espérance offerte plus forte que la révolte, la tendresse accordée plus constructive que la rage ou la colère, l’ouverture au don plus décisive que l’enfermement aveugle ?

O Crux ave, spes unica !

Père Jacques Ollier