Relation d’un semestre sabbatique

De retour d’un semestre sabbatique le Père Ollier a répondu à quelques questions de paroissiens.

P.S.M. : Père Ollier, vous avez été absent 4 mois, pourriez-vous nous dire ce qui a motivé ce choix ?

P. O. : Volontiers ! J’ai, en effet, été absent du 11 juin au 11 octobre. Un semestre pour partir, prier et revenir. Ce temps sabbatique, prévu par l’Eglise (1), n’aurait pu être possible sans l’accord du cardinal André Vingt-Trois bien sûr, mais aussi sans l’avis de quelques-uns parmi les paroissiens auprès desquels je m’étais ouvert de ce projet et qui l’ont approuvé sans réserve.

P.S.M. En quoi ce semestre a-t-il consisté ?

P.O. Eh bien ce semestre sabbatique a été divisé en 4 temps : un mois de retraite dans une abbaye bénédictine à l’ouest de Jérusalem, un mois de pèlerinage en Terre-Sainte, un passage en France dans ma famille et chez quelques amis, un dernier mois qui m’a conduit à suivre le sillage de saint Paul dans son dernier itinéraire maritime vers le lieu de son martyre à Rome. Je rentre à peine de ce périple en mer.

P.S.M. : Que retenez-vous de ce temps sabbatique ?

P.O. L’essentiel consiste dans l’expérience du retrait. Je m’explique : ce temps sabbatique m’a permis de voir se poser les fondements d’un rapport étrange et nouveau à tout ce qui est créé par Dieu : le temps, l’histoire, la terre, le ciel, le corps et l’esprit. Une relation renouvelée dans la distance prise avec la mainmise habituelle de l’homme postmoderne pour qui tout est moyen à manipuler. Or le temps sabbatique recommandé par le livre du Lévitique permet de s’affranchir de ce rapport autocratique à toutes choses, qui, à la longue, engendre mille frustrations par incapacité à tout contrôler. En parlant d’une écologie intégrale, le pape François a rappelé à dessein l’importance de la retraite sabbatique : « une année sabbatique fut également instituée pour Israël et sa terre, tous les sept ans (cf. Lévitique 25, 1-4), pendant laquelle un repos complet était accordé à la terre ; on ne semait pas, on moissonnait seulement ce qui était indispensable pour subsister et offrir l’hospitalité (cf. Ibid. 25, 4-6). Enfin, passées sept semaines d’années, c’est-à-dire quarante-neuf ans, le Jubilé était célébré, année de pardon universel ‘et d’affranchissement de tous les habitants’ (Ibid. 25, 10). Le développement de cette législation a cherché à assurer l’équilibre et l’équité dans les relations de l’être humain avec ses semblables et avec la terre où il vivait et travaillait» (Laudato si, Pape François, 71). ¨

Etre équitable avec la terre, avec les autres, avec soi. Qu’est-ce à dire, sinon à regarder toutes choses, non d’abord comme un objet de conquête ou d’exploitation, mais un être aimé de Dieu, créé pour avoir part à la plénitude de sa paix, de sa lumière immatérielle. Nous trouvons dans une très ancienne prière qui est reproduite à l’Offertoire, durant la messe, un écho de ce rapport fécond à la terre : « Tu es béni, Seigneur, Dieu de l’univers, toi qui nous donnes ce pain, fruit de la terre ». Aussi le retrait sabbatique consiste-t-il à se souvenir du travail primordial et originel de la terre, en s’abstenant de toute œuvre servile (c’est à dire de tout ce qui peut aliéner l’homme en sa liberté.) S’arrêter, pour devenir libre en servant le seul qui n’assujettit pas la liberté : Dieu. Ici, donc, se conçoit bien le repos de l’homme. Il s’abstient, contemple et voit… Il voit l’œuvre de Dieu et s’étonne, se mesure avec lui-même et dit : « grandes sont tes œuvres, Seigneur ». Et ce faisant, il s’inclut lui-même dans ces œuvres.

P.S.M. : Pourriez-vous nous rapporter quelques souvenirs marquants ?

P. O. : Pendant un mois j’ai participé à la vie monastique, aux Offices bien entendu, aux repas en silence et en lecture, aux travaux de jardinage. J’ai pu ainsi replanter le Mémorial Jean Marie Lustiger, sous la conduite du concepteur du jardin, Avinadav Begin, le petits fils du Premier Ministre. Trois générations, deux mondes dos à dos. J’ai vécu ce mois sans communication avec l’extérieur et privé des média.

Chaque jour de ce mois de retraite je réservais deux heures à l’oraison silencieuse. Chaque semaine avait sa couleur spirituelle : 1ère semaine : les Psaumes de pénitences. 2ème : le ministère public de Jésus selon saint Marc. 3ème : la passion selon saint Marc. 4ème : la résurrection selon saint Marc.

Au terme de chacune des semaines, je prenais ce que l’on appelle un « quies » c’est à dire un jour de relâche. J’en profitais pour aller à Jérusalem, au Saint Sépulcre, pour y prier, y faire un chemin de croix ou rencontrer un confesseur. Pour être vraiment complet il faudrait ajouter que bien des aspects de ce temps au désert ne furent pas enthousiasmants. À commencer par les réveils : Chaque nuit à quatre heures. Coucher 23 h 00. Les dates de ma retraite correspondait à celle du Ramadan. La population du village d’Abu Gosh est majoritairement musulmane. Un minaret surplombe le monastère. J’ai lu aussi pendant ce temps. Une vingtaine de titres.

Autre temps, autres souvenirs. Le mois de pèlerinage : entre le 11 juillet (saint Benoit) et le 11 aout (sainte Claire d’Assise), j’ai péleriné en Terre Sainte. Non que je ne connaisse pas ce pays, ceux que j’ai accompagnés sur le terrain pourront attester du contraire, mais parce qu’après y avoir conduit de nombreuses personnes, je souhaitais m’y promener seul, et le plus souvent à pied.

1ère semaine : le sud. C’est-à-dire le désert. Je fis honneur aux deux réalités géographiques désertiques. D’abord le désert aux confins d’Israël et de l’Egypte, contrefort du massif sinaïtique. Puis le désert du Néguev

2ème semaine : le centre du pays. Ce que l’on appelle la shefela. Pays de Samson (porteur de la chaire à Saint-Étienne-du-Mont, en raison de sa victoire qui a inspiré la devise du prédicateur : « avec une mâchoire d’âne, j’ai fait tomber mille hommes » (Livre des Juges, 15,16), pays de David, lieu de fortifications et de guérillas. Mais aussi ports côtiers (Jaffa, Césarée Maritime).

3ème semaine, le nord, en particulier Cana. Le véritable site, inabordable. Il y a vingt ans que je souhaitais y aller, sans avoir jamais eu le temps de le faire. Et du temps il en faut, car le site est vraiment inaccessible. C’est pourquoi les byzantins en ont inventé un plus commode, près de Nazareth.

4ème semaine : Jérusalem. Je conclus mon pèlerinage par le sommet du Mont des Oliviers, lieu de l’Ascension. J’ôte mes sandales et mets mon pied nu dans l’empreinte présumée du pas de notre Seigneur pour en vérifier l’orientation (très importante !) au grand scandale de pèlerines portugaises qui y portent… les mains. Dernière vision de Jérusalem. Depuis la ligne de séparation des eaux. Jérusalem, une et splendide en sa vision céleste, si partagée, si défigurée sur la terre : « vidit et flevit » (Év. selon saint Luc, 19,41).

Je dois ajouter, qu’à mon sens, il y a place dans ce petit pays, coincé entre de nombreuses nations puissantes, pour deux États, dans la justice et la paix pour l’un et l’autre. Je me suis donc réjouis que mon séjour coïncide avec la reconnaissance par le Saint Siège de l’État de Palestine.

Le mois de septembre m’a permis de réaliser le dernier voyage de saint Paul vers son martyre romain. En cargo. Départ depuis Haïfa (Terre Sainte). Escales à Alexandrie, puis entre Constantinople et Nicée, enfin Ravenne et Rome, au lieu du martyre. Beaucoup m’ont demandé pourquoi j’entreprenais ce voyage. Il y a au moins trois raisons. Une qui s’accorde avec ce que j’ai dit plus haut sur le sabbat. Un voyage lent, en bateau, présentait une certaine cohérence avec ce que j’espérais vivre durant ces 4 mois. Une raison spirituelle évidente. Une raison personnelle enfin : mon second prénom est Paul. Je voue une admiration sans borne pour « la lumière des Nations » (Actes des Ap. 13, 47), véritable génie et plus grand théologien de tous les temps. Ce n’est pas pour rien que l’Église nous le fait entendre chaque dimanche à la messe.

P.S.M. : Dans quel état d’esprit revenez-vous à la paroisse ?

P.O. : Je suis très heureux ! De revenir et de retrouver les paroissiens anciens et nouveaux. Plus fondamentalement, je pense, durant ce retrait avoir été renouvelé dans ma consécration spirituelle, avoir été réconforté dans mon sacerdoce ministériel au service de l’Eglise. Je rentre désireux de donner à ceux qui l’attendent, le meilleur de ce qui me fut donné gracieusement : le Christ. Je comprends que c’est cela qui m’est demandé et qui est attendu.

(1) Directoire pour le ministère et la vie des prêtres, 1994, n°83, Congrégation pour le clergé