La joie paisible du contraste

Pourquoi Dieu ne créa-t-il pas que des Séraphins, les plus glorieux des anges selon la tradition ? Pourquoi donna-t-il l’existence à des créatures plus humbles, dont le rayonnement propre est objectivement plus faible – les êtres humains par exemple, lesquels sont aussi, les uns par rapport aux autres, très inégaux en talents ?

Dieu ne manquait pas de puissance pour créer autant de Séraphins qu’il en aurait voulu. S’il ne le fit pas, c’est par une décision de son insondable sagesse. Cette sagesse, qui est aussi bonté, écarte l’hypothèse selon laquelle la jouissance du bonheur des plus grands nécessiterait de contempler de haut la médiocrité de ceux qui ne sont pas de leur rang.

La clé de compréhension de cette diversité de gloire et de nature des créatures raisonnables réside dans la révélation de la Trinité. Si Dieu était seulement l’Unique alors la perfection ne pourrait être qu’uniformité ; toute variation ne serait qu’une dégradation. Il ne pourrait y avoir de parfait que l’Un et seulement l’Un, dans lequel toute existence devrait se fondre, renonçant à sa singularité.

Mais le Dieu unique est aussi Trinité. Or, il n’y a rien de plus distinct du Père que le Fils et l’Esprit Saint. Chaque personne divine est irréductible aux deux autres et, dans ce contraste, se livre entièrement par amour. Le Père se donne entièrement au Fils et c’est ainsi qu’il est Père, le Fils s’offre en retour tout entier au Père et c’est ainsi qu’il est Fils; cela dans l’Esprit d’amour qui ne connaît ni orgueil, ni peur, ni rivalité.

L’origine de toute vie est donc communion d’amour où l’on n’hésite pas à se faire tout petit, tout humble, pour que tout soit donné ; et c’est ainsi que la singularité s’atteste et se manifeste.

La perfection n’apparaît alors plus comme la conquête de la première place, mais comme la capacité à entrer dans une relation de don plénier.

L’expérience, toute quotidienne, du contraste peut nous aider à le méditer. En effet, notre oeil est en repos face au contraste (de couleurs, de tailles…) et non face à l’accumulation de choses les plus grandes possibles (pensons à la griffe de fil doré sur un polo uni de couleur sombre).

Le petit ne se comprend plus alors comme un laissé pour compte de la création. Il participe à l’équilibre harmonieux de l’ensemble ; le grand le lui est redevable. Appelé, lui aussi, à la vie divine, le petit dispose même d’une attestation particulière de la grandeur de l’amour de Dieu à son égard puisque Dieu s’est abaissé plus encore pour venir le sauver. C’est ce qui faisait la joie de saint Paul qui se surnommait lui-même l’avorton.

Que la méditation du mystère de la Trinité nous encourage à assumer pleinement qui nous sommes, petits ou grands, loin de la vanité ou de l’auto-dénigrement pour prendre notre place dans le dessein de Dieu.

Père Gabriel Würz