Éditorial du dimanche 19 février 2017

« Ce qui rend la miséricorde de notre Sauveur si irrésistible (si l’on peut ainsi la qualifier) c’est qu’elle tient compte des temps et des lieux, des personnes et des circonstances ; c’est le tendre discernement dont elle fait preuve. Elle examine et tient conseil pour chaque individu qui vient à elle. Elle agit pour ceux-ci d’une façon, pour ceux-là d’une autre ; elle ne peut jamais, si l’on peut dire, se manifester de la même manière ; elle a pour chacun une nuance et un mode différents ; et elle se répand sur certains hommes comme si Dieu Lui-même faisait dépendre de leur bonheur son propre bonheur… [Voyez] la manière dont Il en usa avec Judas le traître ; d’abord parce qu’on y insiste moins souvent, ensuite parce que s’il y avait un être au monde que l’on pût croire rejeté de sa présence comme maudit et réprouvé, c’était celui dont le Seigneur avait prévu qu’il Le trahirait. Pourtant nous verrons ce malheureux lui-même suivi et enveloppé par le regard serein, quoique grave, du Seigneur, jusqu’à, l’heure même de la trahison.

Judas était dans les ténèbres, et haïssait la lumière ; et il « alla vers sa destinée » ; mais il y va poussé non pas par des forces naturelles qui développaient leur marche inévitable, ni par quelque Destin insensible qui condamne les méchants à l’enfer ; mais par un juge qui l’examine de la tête aux pieds, qui le sonde jusqu’au plus profond de lui-même, pour voir s’il n’y reste pas un rayon d’espoir, une étincelle cachée de foi ; qui l’avertit sans cesse, et qui, lorsqu’Il l’abandonne enfin, pleure sur lui avec l’affection blessée d’un ami plutôt qu’avec la sévérité d’un juge de l’univers. Ainsi, rappelez-vous d’abord l’émouvant avertissement, un an avant l’épreuve. Puis, quand le temps fut venu, cette humiliation, la plus basse qui se pût, devant un homme qui allait Le trahir et mériter le feu inextinguible : « Il se leva de la table, et… versant de l’eau dans un bassin, Il commença à laver les pieds des disciples » ; et Judas était du nombre. Enfin, au moment où la trahison s’accomplissait : « Mon ami, pourquoi êtes-vous venu ? Judas (il l’appelle par son nom)». Je n’essaye pas ici de concilier sa prescience divine avec cette anxiété prolongée, cette pitié personnelle pour Judas ; mais je veux vous arrêter sur ce sentiment, afin que vous observiez ce qui nous est donné par la révélation du Dieu Tout Puissant dans l’Évangile, je veux dire la connaissance d’une Providence qui s’étend à tous les individus, et qui donne la lumière de son soleil aux méchants comme aux bons. C’est de la même façon, sans aucun doute, qu’au dernier jour les méchants et les impénitents seront condamnés, non pas en masse, mais un par un ; chacun paraîtra à son tour devant le juste Juge, dans la gloire qui rayonnera de sa face ; on le pèsera dans la balance et il sera trouvé trop léger ; on le traitera, non pas sans doute avec hésitation ou faiblesse, car la justice divine réclame satisfaction, mais avec toute la sollicitude, toute l’attentive considération d’un Dieu qui ferait volontiers, s’Il le pouvait, le fruit de sa Passion plus abondant encore qu’il n’est. »

John Henry Newman, Sermons paroissiaux