Un temps pour se souvenir

Le temps des vacances est un temps pour se souvenir. Du moins pour ceux et celles qui bénéficient de congés. Le temps du souvenir. Nous sommes en effet presque contraints aujourd’hui de nous retourner sur nous-mêmes pour envisager l’avenir. Car nous sentons bien que nous sommes à la croisée des chemins. Notre civilisation, en tant que permanence vitale et principale, ce que nous sommes sans avoir à nous le dire, c’est-à-dire une culture, une langue, une histoire, une terre, une identité personnelle et corporelle- notre civilisation issue d’un amalgame très riche et presque impondérable, tend à disparaître. L’image a pris le pas sur la parole. Elle l’emporte sur toute raison. La technique, aujourd’hui, subjugue les consciences les plus affinées. L’information est aujourd’hui le vecteur le plus naturel de la communication (il n’est que d’écouter les conversations de table ; elles s’alimentent et se réduisent parfois à l’information basique et partielle, partiale disons-le, qui nous est assénée).

Devant ce constat qui pourrait paraître sombre, pessimiste, malsain pour certains, que dire, que faire ? Il est peu probable que nous arrêtions le monstre qui, de toute façon, n’est pas derrière nous, mais qui, déjà, est passé devant nous. C’est un empire. Chaque civilisation a le sien, tandis qu’une culture n’en a pas. Que faire ? Sommes-nous condamnés à une résistance spirituelle, chrétienne, devant ce qui nous est proposé comme un modèle économico-politique : l’homme augmenté que les neurosciences et la génétique rendent possible aujourd’hui, est le fantasme de quelques chercheurs pour abolir la mort d’un petit nombre de ressortissants,bien sûr, privilégiés. On prépare la GPA[1], la gestation pour autrui. On prépare des ventres de femmes esclaves qui serviront de matrices aux espoirs perdus et aux désirs inassouvis de quelques privilégiés, là encore. Que nous diront ces enfants dans vingt ans ? Il n’est déjà pas simple de se recevoir comme fils ou filles dans la filiation naturelle de la chair. Alors être sans père, sans mère, un enfant sans origine, que cela représentera-t-il pour eux ? Bientôt les enfants entièrement conçus en laboratoire, selon des critères biologiques choisis, des enfants sur catalogue ? Si nous devons accueillir cette nouvelle civilisation qui nous vient de l’ouest[2], si nous l’avons déjà faite nôtre, du moins pouvons-nous ne pas accepter « l’abomination de la désolation[3] » ? Que la technique nous désolidarise de nous-mêmes, de notre chair, de ce que nous avons en nous de fragile, d’humain. Ce que le Christ a choisi pour le faire sien jusqu’au bout de la route humaine. Jusqu’au don de soi où l’homme se trouve plus qu’en aucune de ses possessions. C’est là l’exigence que nous devons pouvoir poser. Ne pas être obligé par la technique et son progrès. Mais exercer un droit de conscience et de responsabilité devant nous-mêmes, notre avenir, nos enfants. Nous souvenir de qui nous sommes.

De notre humaine fragilité et de ce qu’elle représente pour celui, celle qui la portera, demain, avec nous. Car nous ne sommes pas seuls. Peut-être au fond, la technique ne cherche t’elle qu’à parer au défaut de communion et de paroles qui nous laisse trop seul devant des écrans. Acceptons de porter notre humanité avec autrui. Avec notre frère, notre soeur, notre époux, notre épouse, notre père, notre mère, nos enfants.

Avec le Christ qui a couru la course de notre humanité jusqu’à la fin, pour nous.

Père Jacques Ollier

[1] Une GPA réalisée à l’étranger ne fait pas obstacle, à elle seule, à l’adoption de l’enfant par l’époux de son père (Cours de Cassation, 5 juillet 2017)
[2] C’est un trope commun de la théologie américaine calviniste. La prédestination des élus étant acquise, ils n’ont pas à s’assurer de leur salut par leurs actes. Ils n’ont plus qu’à s’assurer de leur bonheur ici-bas.
[3] Expression utilisée lors de la profanation du temple de Jérusalem par Antiochus Épiphane en -167